--Laissez-la faire, lui dit-il: si elle nous est favorable, elle ne nous dira rien; si vous vous trompez, elle pourrait nous séparer, au moins en attendant le jour où je viendrai vous réclamer; et alors que ferions nous?
L'idée d'une séparation même temporaire, dans de telles conditions, était devenue trop pénible pour qu'Antonine ne cédât pas à ce raisonnement.
Les jeunes gens se trouvaient heureux d'habiter le même lieu, de se voir quotidiennement, de travailler séparés au but qui devait les réunir; ce bonheur était modeste, aussi ne se sentaient-ils pas en état d'en perdre la moindre parcelle. Antonine garda le silence.
Une épreuve bien pénible les attendait. Le père de Dournof mourut pendant le second hiver, et le jeune homme fut obligé de partir pour mettre ordre à ses affaires.
La séparation, qui devait durer un mois au plus, se prolongea pendant cinq mois: Dournof dut établir sa mère et deux soeurs plus âgées, non mariées, dans une résidence plus modeste que l'appartement où son père logeait de son vivant. L'Etat loge volontiers ses fonctionnaires en Russie, et il les loge largement. Madame Dournof et surtout ses filles poussèrent des soupirs bien douloureux en voyant une petite maison de bois remplacer les vastes chambres, --nues, il est vrai, mais hautes et spacieuses,--où elles avaient vécu jusqu'alors.
Antonine et son fiancé avaient résolu de ne s'écrire qu'à la dernière extrémité, en cas de danger ou de besoin pressant; mais, la séparation se prolongeant, il fallut recourir à la correspondance, et la jeune fille se décida à mettre sa vieille bonne dans la confidence de son secret.
Personne ne savait plus le nom de la bonne, on l'appelait du nom générique Niania. Née dans la maison de la mère de madame Karzof, elle avait trente-sept ans lors du mariage de celle-ci; la jeune mariée l'avait reçue en cadeau de sa mère, comme un des meubles, et non le moins précieux, de son trousseau. La Niania avait vu naître les nombreux enfants de sa maîtresse, elle les avait tous soignés, et peu après couchés dans le cercueil à l'exception de Jean et d'Antonine, seuls restés vivants. Elle adorait ces deux êtres, comme elle adorait Dieu; et s'il lui eût fallu choisir entre son salut éternel et la vie de l'un des deux, elle se fût damnée sans hésitation.
Mais c'était à Antonine qu'elle s'était plus particulièrement vouée; c'était une petite fille, et par conséquent les soins devaient être plus minutieux et plus absorbants, et puis Antonine était restée à la maison, tandis que Jean faisait ses études au gymnase et ne rentrait qu'à quatre heures.
Depuis la naissance d'Antonine, c'est la Niania qui l'avait conduite à la promenade, habillée, levée, couchée; en un mot, elle marchait derrière Antonine comme son ombre dans l'intérieur de la maison. Ce qu'elle avait fait chasser de femmes de chambre, ce qu'elle avait lassé de gouvernantes qui avaient pris le parti de s'en aller, puisqu'on ne pouvait pas la faire renvoyer, ce qu'elle avait mis de querelles, de luttes et d'inimitiés dans la maison ferait un gros volume.
Tout être, quel qu'il fût, qui dérangeait ou ennuyait Antonine devenait bon à mettre au rebut, et il n'était pas de moyen qui ne semblât convenable à la Niania, pourvu qu'il arrivât au résultat désiré.