La Niania allait faire une question, mais Antonine lui répéta: "Vite!" et la pauvre vieille femme se hâta d'obéir. Elle revint au bout de quelques minutes.
--Tu avais raison, mon ange, il était en bas... Il m'a chargé de te dire que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous là! Il y a de quoi en mourir!
Un pâle sourire éclaira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et se tourna du côté de l'ombre.
Toute la maison dormait quelques heures après, lorsque la Niania se réveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut à la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec précaution. La jeune fille, toute blanche dans son vêtement de nuit, était à genoux devant les images, ou plutôt affaissée sur elle-même. Les mains ouvertes sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient de ses lèvres; elle avait tant pleuré qu'elle n'avait même plus la force de se relever.
--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reçois-moi dans ton paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux! Pécheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus...
Elle allait tomber étendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, la reçut dans ses bras, et avec une force que l'âge lui avait ôtée depuis longtemps, mais que sa tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui sourit, et referma les yeux dans un second évanouissement.
--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt!
La maison entière accourut, on employa les remèdes usités en pareil cas, et madame Karzof se décida à envoyer immédiatement chez le médecin.
Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait vue naître, mais sa science n'était pas à la hauteur de ses sentiments. Il déclara un état nerveux très-prononcé, protesta contre les émotions de toute nature, et commanda le repos.
Le lendemain ou plutôt le jour même, quand le général Titolof se présenta à l'heure ordinaire, M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.