--Je l'aime, répondit Philippe, l'amour est plus fort que la haine.

--Mais, malheureux, ce n'est pas de la haine! s'écria le père au désespoir. Il y a quelque chose de plus fort que la haine et que l'amour... Tiens, va-t'en, tu me rendrais fou!

Il se laissa retomber sur sa chaise, les mains sur les genoux, l'oeil égaré.

Il avait gardé son secret vingt-sept ans, ceux qui l'avaient connu étaient morts; seul le père Vladimir avait survécu, et celui-là, au nom du Dieu de miséricorde, avait pardonné depuis longtemps. Celle qu'il avait rendue veuve l'avait béni comme son sauveur. La richesse était venue; pardon visible du Seigneur, la paix et la prospérité s'étaient établies sur sa famille. Plus riche, plus orgueilleuse que la maison seigneuriale, sa demeure se dressait en face de la ruine; la famille Bagrianof s'éteignait faute d'héritiers mâles, tandis que lui, ce paysan criminel, fondait dans son fils une race nouvelle appelée à de grandes destinées, et voilà que ce fils, beau, intelligent, tendre et fier, espoir, orgueil de sa vieillesse, s'éprenait de qui?... de l'enfant de celle qu'il avait ruinée, de la petite-fille de l'homme qu'il avait assassine. Mais Bagrianof se lèverait de sa tombe pour séparer les fiancés, si dans l'église où reposaient ses os calcinés le fils du meurtrier osait réclamer la main de Catherine!

Philippe attendait toujours; debout près de la porte, il espérait encore. La violence même de ce refus, qu'expliquait mal une rancune obstinée, lui faisait croire à un retour de clémence

--Philippe, dit enfin le malheureux, tu l'aimes donc, cette jeune fille?

Le jeune homme fit un signe de tête.

--Je t'en supplie, mon fils, détache-toi d'elle; prends pour fiancée celle que tu voudras, n'eût-elle rien, fût-elle plus mauvaise que l'ivraie des chemins...; mais n'épouse pas une Bagrianof!

--C'est une Bagrianof que j'aime, et j'ai donné ma parole, dit Philippe avec fermeté.

--Tu ne peux pas épouser une Bagrianof, répéta le père; cela ne se peut pas.