Leur ennemi était en leur pouvoir, il ne s'agissait plus que de lui ôter la vie. Mais ce qui avait paru tout simple en face du péril et de la lutte devenait horrible en présence de cet homme sans défense.

Bagrianof, immobile, les regardait avec des yeux farouches. Son visage, à demi-caché par le bâillon, changea soudain d'expression; les doigts de sa main droite, seuls libres de leurs mouvements, esquissèrent un signe de croix sur sa poitrine pendant que son regard exprimait la prière.

--Que veut-il? demanda un des paysans.

--Il veut peut-être prier Dieu avant de mourir, répondit un second.

--Ecoute, Seigneur, dit Ilioucha, tu vas mourir, parce que tu es dur et cruel envers nous, et que tu es sourd à la voix de la miséricorde..

Inconsciemment, cet homme inculte employait un langage élevé, presque biblique, celui des Ecritures qu'on lit en slavon aux offices de l'Eglise russe.

--Nous voulons ta mort, continua-t-il, parce qu'elle seule nous délivrera de toi, mais nous ne voulons pas la perte de ton âme. Repens-toi, et fais ta prière à Dieu pour qu'il reçoive ton âme pécheresse dans son royaume céleste.

Bagrianof agita encore ses doigts sur sa poitrine.

--Il ne peut pas même faire le signe de la croix, dit un des conjurés. Délions-lui la main droite afin qu'il puisse prier.

Ilioucha dégagea aussitôt la main droite de Bagrianof, qui s'en servit pour indiquer les images et l'Evangile qui était ouvert devant, sur un pupitre. Cet homme impitoyable, cet insolent seigneur, priait dévotement matin et soir, et ne se couchait jamais sans avoir lu quelques versets des Ecritures.