--Tu veux lire? fit un des paysans. Non, prie plutôt, cela vaudra mieux.

Bagrianof, toujours humble et soumis, fit un geste de dénégation et tendit de nouveau la main vers le livre. Sur le même pupitre était une croix.

--C'est la croix que tu veux?

Bagrianof fit un signe affirmatif

--Apportez-lui la croix, qu'il la baise, dit Ilioucha. Mais attention: si tu cries on te tord le cou tout de suite, sans te laisser le temps de te repentir. Donnez-moi le mouchoir, vous autres.

Ils passèrent le mouchoir avec un noeud coulant au cou de Bagrianof, et Ilioucha en prit le bout; puis un paysan apporta la croix pendant qu'un autre ôtait le bâillon.

Bagrianof respira longuement, en fermant les yeux de peur de laisser éclater sa joie. C'était un pas énorme que d'avoir recouvré la parole. Il était désormais à peu près sûr d'avoir la vie sauve.

--Mes ami;, dit-il doucement, je suis très-coupable envers vous et envers Dieu; mais si vous me laisse le temps de me repentir, je vous jure de consacrer le reste de ma vie à réparer le mal que je vous ai fait.

La phrase était longue, mais habile, et il avait eu le temps de la mûrir.

--Oui, dit Ilioucha dédaigneusement, nous te connaissons: tu parles doucement aujourd'hui, et demain tu nous enverras en Sibérie.