--Jure-le sur ton âme immortelle, et sur ton salut, et sur la croix où le Sauveur est mort pour nous tous, pour nous comme pour toi! répéta cet égalitaire inconscient.

--Je le jure sur mon âme, au péril de la damnation éternelle, et sur le corps du Christ mort pour nous.

Les paysans firent le signe de la croix et baisèrent le crucifix. Bagrianof les imita.

--Maintenant, mes petits pigeons, déliez-moi, dit-il avec aisance.

On le délia. Il se leva, étira son grand corps et fit quelques pas. Son oeil plein de malice sardonique rencontra le regard sombre d'Ilioucha. Celui-ci chercha vainement une arme autour de lui.

--Nous sommes perdus, dit-il à ses compagnons; mais vous l'avez voulu. Adieu.

Il passa la tête haute devant Bagrianof toujours railleur.

--N'oublie pas que tu as juré! dirent les paysans, soudain saisis d'une vague terreur.

--Soyez sans crainte, mes amis, dit le seigneur en les reconduisant jusqu'au seuil de la porte. Demain, au jour, nous lignerons l'acte de cession de mon pré à la commune. Bonne nuit.

Les paysans s'en allèrent l'oreille basse derrière Ilioucha, qui marchait d'un pas égal, la tête haute, comme un homme à qui tout est désormais indifférent.