Lorsqu'ils eurent disparu au tournant du chemin, Bagrianof ouvrit sans bruit la porte de sa maison et se rendit à l'écurie. Il réveilla son cocher et lui parla avec une douceur inusitée.

--Attelle deux bons chevaux, lui dit-il, entoure de foin les roues du drochki et les sabots de tes bêtes; j'ai affaire en ville, et je n'ai pas besoin qu'on sache que je suis parti.

Une demi-heure après, l'équipage roulait discrètement sur le chemin sablé. Le village et la maison, confondus en une masse noire, se perdaient dans l'obscurité sous le ciel tourmenté par la tempête. Au moment où ils atteignirent la grand'route du chef lieu du gouvernement, Bagrianof s'accota commodément dans l'équipage en riant sans bruit.

--Les imbéciles! dit-il à demi-voix.

IV

Le soleil était levé depuis deux heures quand Bagrianof arriva à la ville. Il se fit conduire aussitôt chez les autorités. Le général-gouverneur, prévenu de son arrivée, le reçut froidement.

--Vos paysans ont voulu vous tuer cette nuit, dites-vous? De quoi se plaignent ils? car je suppose que ce n'est pas sans motif qu'il en sont venus à cette extrémité.

--Ils ne veulent pas payer leur redevance, ni la dette qu'ils ont contractée envers moi lors des semailles, et le moyen leur a paru bon pour s'acquitter.

--La récolte a-t-elle été meilleure chez vous que chez les propriétaires voisins?

--Non, Votre Excellence, dit Bagrianof en se mordant les lèvres.