Un murmure d'étonnement plus que d'horreur parcourut le groupe.

--Ils ont voulu m'assassiner, continua Bagrianof excité par le vin qu'il venait de boire: mais je leur ai promis tout ce qu'ils ont voulu, et ils m'ont laisser aller, les imbéciles! Dis donc aussi que ce sont des imbéciles, toi, fit-il en poussant rudement le marchand joufflu, qui se trouvait à portée de son bras.

Le groupe recula tout entier, comme un automate. On ne riait plus.

Bagrianof fronça légèrement le sourcil et scruta les visages qui le regardaient; puis, se rappelant qu'il n'était plus sur ses terres, il reprit son attitude aisée, adossé au mur et se balançant sur sa chaise.

--Oui, reprit-il, ils m'ont laissé aller, et je suis arrivé chez le général-gouverneur; il n'est pas aimable, votre général-gouverneur; c'est une vieille bûche. Mais ça n'empêche pas que demain le village sera occupé par les troupes, et les bons chrétiens qui ont voulu m'envoyer en paradis iront en Sibérie, après qu'on leur aura convenablement frotté le dos. Voilà ce qui m'a fait dire que j'étais venu pour mon plaisir, aussi bien que pour mes affaires.

Le silence continuait glacial; sensiblement le cercle vide s'était agrandi autour de Bagrianof.

--Eh! garçon, cria-t-il, fais-moi un peu de musique. J'aime la musique après dîner.

Un garçon de service se glissa près du grand orgue de Barbarie qui occupe invariablement le fond de la salle d'honneur dans toute auberge russe, et mit en mouvement la lourde manivelle.

--Plus vite, cria Bagrianof. J'aime la musique de danse. N'ai-je pas raison, vous autres? Il se tourna pour obtenir un signe d'assentiment, mais la salle était vide. Le garçon qui l'avait servi à table, debout devant lui, le regardait d'un air craintif, son essuie-mains sur le bras.

--Appelle ton maître, dit Bagrianof, d'une voix tonnante.