Le maître parut, l'échine ployée, pressentant quelque malheur.
--Pourquoi sont-ils partis? dit posément le seigneur.
--Les affaires, mon bienfaiteur. C'est Aujourd'hui jour de marché.
--Tu mens, dit Bagrianof, sans se troubler. Ce n'est ni jour de marché ni jour de foire. Vous avez peur de moi, parce que je vais faire écorcher le dos des paysans qui ont voulu me tuer. Je n'ai qu'un regret, c'est que vous ne soyez pas tous à moi, pour pouvoir vous expédier tous en Sibérie. Vite ta note, et qu'on attelle. J'aime encore mieux les loups de nos forêts que les moutons bêlants comme toi et tes pareils.
Malgré les instances de l'hôte, Bagrianof partit sur-le-champ; mais il ménagea ses chevaux, car il ne se souciait pas d'arriver trop tôt. Les premières lueurs de l'aube lui montrèrent les casques des soldats en piquet à l'entrée du village. Il se frotta doucement les mains, et, en rentrant, se fit faire du thé par sa femme qui n'osa pas lui adresser de question.
V.
L'instruction de l'affaire fut pas longue. Les paysans inculpés se renfermèrent dans un silence obstiné qui suffit pour établir leur culpabilité. Seul, Ilioucha consentit à desserrer les lèvres.
--Hé bien! quoi? dit il à celui qui l'interrogeait, j'ai voulu tuer le maître? D'abord ce n'est pas votre affaire. Vous autres gens de la ville, vous ne venez chez nous que pour nous lier les pieds et les mains et nous expédier en Sibérie à l'occasion. Est-ce que vous savez ce que nous pensons, et ce que nous faisons et ce que nous souffrons? Vous ne savez rien de nous, sinon que nous sommes des scélérats nés pour mal faire. Alors comment se fait-il qu'il y ait de bons paysans, comme ceux des seigneurs voisins, qui aiment leur maître et le servent fidèlement. Et pourquoi n'avons-nous pas fait depuis longtemps ce que nous avons voulu faire à présent, si ce n'est parce que nous avons autant de patience que des moutons? Nous ne sommes pourtant pas les seuls qui avons voulu tuer notre seigneur pour nous défaire de lui: cela s'est déjà vu dans les temps anciens, et cela se verra encore, tant que le Sauveur n'aura pas pitié de nous autres paysans!
Le fonctionnaire qui conduisait cette affaire était un homme de sens et de coeur; depuis longtemps il rêvait l'émancipation. Il laissa parler l'accusé sans l'interrompre. Quand Ilioucha se tut, le visage plein d'une sombre fureur, les poings fermés au bout de ses bras ballants, il regarda le paysan avec compassion, voulut parler et garda le silence, jugeant que toute parole serait de trop si elle ne parlait de rachat et de liberté.
Les cinq coupables, avec quelques autres dont Bagrianof connaissait l'animosité contre lui, et qu'il dénonça pour se débarrasser de leur présence, furent condamnés chacun à deux cents coups de verges et à la déportation dans les mines de Sibérie, à perpétuité, bien entendu.