Peine perdue! Son méchant sourire, sa raillerie contenue, ses façons de grand seigneur, qui ne l'abandonnaient jamais, tout cela faisait plus lourdement retomber sur eux la pierre un instant soulevée par une vague espérance Aussi les paysans de Bagrianof n'étaient-ils plus des hommes. Le village ne connaissait plus les lois de l'hospitalité.
Malheur au passant de race noble ou seulement vêtu à l'occidentale qui, s'étant égaré dans sa promenade, demandait son chemin! Malheur à celui qui, dans les chaleurs de l'été, implorait un verre d'eau pour étancher sa soif! Il se voyait repoussé par les femmes, chassé à coups de pierres par les enfants, poursuivi par des chiens hargneux. Tout homme de race seigneuriale était un ennemi.
Les cabanes nues, le sol aride, les puits desséchés où l'on ne faisait pas revenir la source tarie, de peur qu'il n'en fallût porter l'eau fraîche à la demeure seigneuriale, l'abandon des granges communales, la maigreur des chevaux et des vaches, tout parlait éloquemment de la tyrannie du maître tandis que dans les villages environnants de grasses prairies, des blés magnifiques, des troupeaux abondants évoquaient des idées de richesse et de prospérité. Les paysannes, vêtues de jupes éclatantes et de chemises bariolées, rencontraient à leurs puits les filles hâves et déguenillées de Bagrianovka.
--Pourquoi ne vis-tu pas connue nous? disaient-elles à la femme émaciée par la misère qui portait ses deux seaux d'eau pendant une demi-heure sous le soleil ardent pour retourner à son village.
--Le seigneurs nous prend tout, murmurait celle-ci en regardant derrière elle avec frayeur.
Plus tard elles cessèrent de répondre; leurs yeux farouches jetaient un regard de haine aux heureux qui avaient tout en abondance.
--Ils vivent comme des loups ils se dévorent entre eux, se dit-on dans tes villages environnants. Et l'on ne songea même plus à les plaindre.
II
La récolte de 1842 fut exceptionnellement mauvaise pour les habitants de Bagrianovka; la terre, dès la fin de l'hiver, se trouva brûlée par un soleil ardent; une sécheresse de quatre mois consomma la ruine des pauvres gens. Dans les gouvernements de l'intérieur,--c'est-à-dire en province,--les communes sagement administrées et les granges seigneuriales renferment souvent une réserve de blé suffisante pour dix années; mais les paysans de Bagrianovka n'avaient rien. L'année précédente ne leur avait pas été favorable, et dès le printemps il leur avait fallu emprunter au maître le grain des semailles. Septembre était venu; les maigres avoines se penchaient, légères et vides,--si vides qu'elles pouvaient tout au plus servir de fourrage aux bestiaux faméliques;--la récolte du blé avait été nulle; les mauvaises herbes avaient tout envahi. Les paysans de Bagrianovka se virent, un dimanche matin, en face de l'obligation de payer leur redevance au seigneur le jour même; l'hiver menaçait d'être dur, pas un d'entre eux n'était assuré de pouvoir nourrir sa famille jusqu'au printemps.
Bien avant l'ouverture de l'église, les hommes se trouvèrent rassemblés devant la porte. Le starchina--doyen du village--éleva tristement la voix: