--Frères, la commune n'a rien, dit-il, et chacun de nous n'a pas même le nécessaire. Ne faudrait-il pas prier le seigneur de nous remettre notre dette jusqu'à l'an prochain? Peut-être Dieu aura-t-il pitié de nous, et nous donnera-t-il une meilleure récolte.

Un morne silence accueillit cette proposition. Les têtes baissées, les épaules tristement secouées; annonçaient le peu de succès qu'elle avait auprès des paysans.

--Y a-t-il parmi vous un homme qui puisse répondre pour les autres? reprit le doyen. S'il en est un qui ait quelque bien, qu'il le mette à la disposition de ses frères; ceux-ci ne l'oublieront pas.

Les paysans s'entre-regardèrent. Quelques-uns d'entre eux n'étaient pas absolument dépouillés, mais la méfiance vient vite aux malheureux.

--Ce que tu dis n'est pas raisonnable, doyen, dit enfin l'un des moins pauvres de la commune: tu sais bien que si l'un de nous montre son blé ou son argent, on le lui prendra aussitôt, et, alors à quoi cela vous servira-t-il!

Le silence se fit de nouveau. En ce moment, le prêtre s'approchait de la porte de l'église. Les hommes s'écartèrent pour lui livrer passage.

--Père, que nous conseillez-vous? dit le starchina. Nous ne pouvons pas payer.

Le prêtre était un homme de vingt-six ans à peine, de haute taille, le visage ouvert et engageant, avec des yeux bleus, une barbe brune et de longs cheveux qui le faisaient ressembler au Christ peint sur la porte du tabernacle. Son visage avait une expression de douceur et de fermeté virile, propre à inspirer la confiance et le respect. Plein de pitié, il regarda les paysans. Nouveau parmi eux, il ignorait encore l'étendue de leur misère et la rage sourde qui couvait dans leurs âmes.

--Demandez, mes enfants, dit-il, et il vous sera donnât Allez implorer la miséricorde de votre seigneur, et peut-être la compassion ouvrira-t-elle son coeur à vos prières.

--Il ne cède jamais I murmura un paysan à l'air farouche.