La jeune mère, à demi consolée, appuya sa tête sur l'épaule de son mari, et se laissa bercer par de douces paroles.
VI.
Bagrianof aurait dû être content; cependant il ne l'était pas. La manière dont les coupables et les innocents, par-dessus le marché, avaient été punis, ne lui paraissait pas suffisante. C'était bien la peine de les avoir fait frapper de verges et déporter en Sibérie, si la compassion générale s'étendait sur eux, au lieu de s'arrêter sur lui! Comment! dans chaque village, les malheureux,--comme on nommait alors en Russie les prisonniers,--allaient trouver de l'eau fraîche, du lait, du kvass, du tabac, du thé chaud, quelques sous, que les paysans pleins de pitié leur apporteraient avec empressement; les soldats allaient tolérer cet abus, de village en village, jusqu'aux confins de la civilisation,--et lui, Bagrianof, serait obligé de supporter les airs de hauteur de quelques misérables fonctionnaires!
Il repassait dans son esprit tous les désagréments que cette affaire lui avait attirés, la remarque désobligeante du général-gouverneur, les rebuffades du stanovoi, son isolement à l'auberge, enfin l'attitude insolente du prêtre qui l'avait bravé en public. Chaque fois que son imagination lui représentait le prêtre, le bras levé, bénissant les misérables condamnés, son irritation ne connaissait plus de bornes.
De tous ceux qui l'avaient offensé, c'était le seul qu'il pût châtier; aussi sa colère se reporta-t-elle sur lui. Depuis qu'il était arrivé au village, cet insolent n'avait-il pas évité la maison seigneuriale en toute occasion? Lorsqu'il était convié à dire les prières et à bénir le logis, avait-on jamais pu regarder à dîner? L'ancien prêtre, vieillard soumis, de peu d'intelligence, de moins d'énergie, avait tout accepté les yeux fermés; le seigneur était le maître, ce qu'il faisait ne regardait pas la cure. Le bonhomme étant mort, on avait envoyé à Bagrianof cet échappé du séminaire, marié depuis un an à peine, ignorant des usages;--ignorant, était-ce bien le mot? N'avait-il pas plutôt feint de tout ignorer? Pouvait on penser qu'il ne sût pas que le prêtre doit être le familier de la maison seigneuriale, heureux d'une invitation, prêt et dispos pour tout ce qui peut plaire au maître, et surtout fait pour prêcher de parole et d'exemple, l'obéissance absolue au seigneur du lieu, représentant de la Providence sur la terre?
Mais, volontaire ou non, cette ignorance en elle-même était un délit. De plus, au lieu de s'efforcer, par un excès de politesse obséquieuse, de faire oublier ses manquements, ce singulier pasteur se mêlait de plaindre ses ouailles, de les bénir in extremis, comme si Dieu pouvait permettre qu'on donnât sa bénédiction à des gens qui avaient voulu tuer leur seigneur!
La certitude de pouvoir se venger de ce prêtre quand il le voudrait lui procura une sorte d'apaisement. Pour mieux jouir de ce plaisir, il résolut de le frapper,--non pas tout de suite, pendant qu'averti par les paroles qu'ils avaient échangées, il était prêt à accepter toutes les éventualités,--mais au moment où l'orage paraîtrait apaisé, où son ressentiment, soigneusement caché, n'aurait plus laissé que le souvenir d'une vague menace. Il écrivit néanmoins sa plainte à l'archevêque, la copia de sa plus belle écriture, la cacheta soigneusement, et la mit dans un tiroir de son bureau, prête à partir à la première inspiration.
Cette affaire réglée, Bagrianof se sentit le coeur plus léger. Restaient encore les paysans qui avaient eu l'audace de s'apitoyer sur les malheureux. Il eut un moment l'idée de faire vendre toutes les jeunes filles en blocs--mais il se dit qu'il ne trouverait pas facilement acquéreur.
Restait la grande consolation: le recrutement. Grâce à la loi bienfaisante qui lui permettait de désigner lui-même les soldats que son coeur généreux offrait à la patrie, il pouvait désoler à volonté telle ou telle famille. Cette pensée occupa son esprit pendant deux mois entiers.
Il choisit à loisir, pour le recrutement, une douzaine des plus beaux gars de ses domaines, parmi les familles de ceux qu'il avait fait nourrir, vêtir et loger pour le reste de leurs jours aux frais du gouvernement.--Je dois bien à l'Etat cette compensation, se disait-il avec un aimable sourire.