--Ah! frère, dit le starchina à Savéli, tu t'es fait une mauvaise affaire.

--Je ne partirai pas! répondit tranquillement le jeune homme.

--Comment, tu ne partiras pas?

--Je ne partirai pas! répondit-il avec le même calme.

En ce moment, une jolie fille de seize ans à peine, une enfant presque, sortit d'une cabane et courut vers le groupe; d'autres femmes la suivirent, moins vite, et se mêlèrent aux hommes.

--Ne crains rien, Fédotia, dit Savéli à la jolie fille qui le regardait les yeux pleins de larmes; il m'a menacé de me faire soldat, mais sois tranquille..

Fédotia leva les bras au ciel, puis cacha son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer amèrement, en balançant à droite et à gauche le haut de son corps. Ce balancement, qui est, caractéristique des grandes douleurs chez, les paysannes russes, avait chez elle une grâce indicible; son corps jeune et souple ondulait comme un roseau; ses coudes rapprochés de la poitrine semblaient vouloir défendre contre la douleur. Savéli passa un bras autour d'elle.

--Ne crains rien, tu es ma fiancée, tu seras ma femme, qu'il le veuille ou non,--et je ne partirai pas! Le tzar est juste: s'il le faut, j'irai jusqu'au tzar! Il est notre père, il ne permettra pas qu'on offense ses sujets; car enfin vous autres, vous avez beau trembler, le tzar est notre père, peut-être!

--Certainement! dirent les paysans d'une voix contenue.

--Eh bien! nous irons jusqu'à lui: il ne nous abandonnera pas! Ne pleure pas, toi, dit-il à Fédotia, qui s'appuyait sur sa poitrine. Viens chez ma mère. Je te dis que je ne serai pas soldat.