Le groupe se dispersa. Le prêtre regarda les deux fiancés jusqu'au moment où ils disparurent sous la porte basse de la demeure de Savéli, puis il rentra chez lui, le coeur gros. Faudrait-il que sa pauvre femme eût pour surcroît de peine le spectacle d'une révolte au village?

VII.

L'isba de Savéli se remplit bientôt. C'était une cabane spacieuse; les murailles enfumées, fermées de rondins de sapin, étaient garnies de bancs de bois polis par l'usage. Une lampe brûlait devant les images consacrées qui occupaient le coin d'honneur. Assis au-dessous en sa qualité de chef de la famille, Savéli accueillait ses hôtes avec le regard assuré des meilleurs jours: nul ne se fût douté que, par un mot du maître, sa destinée venait de changer du tout au tout.

Les femmes ne partageaient pas son assurance; elles formaient un groupe éploré autour de Fédotia. Celle-ci, fiancée au jeune homme depuis quelques semaines, était à la veille de son mariage; il ne fallait plus que la permission du seigneur, et sur ce chapitre Bagrianof se montrai débonnaire. Il aimait les mariages et les nombreuses nichées d'enfants. A la vérité, son domaine n'y gagnait pas grand'chose, car ses paysans étaient si misérables, qu'ils n'élevaient pas jusqu'à l'âge d'homme un enfant sur quatre; mais le maître n'en contemplait pas moins avec satisfaction chaque nouveau couple qui venait implorer son consentement.

Voici maintenant que tout était changé. Savéli soldat pouvait à la vérité emmener sa femme,--cela n'était pas un obstacle; les femmes de soldats acceptaient volontiers ce genre de vie,--mais à présent que Savéli l'avait irrité, Bagrianof permettrait-il le mariage? c'était au moins douteux, et la pauvre fille se désolait, car elle aimait son fiancé de toute la force de son coeur ignorant et naïf.

Le jeune homme n'avait guère souci de ces craintes: son parti était pris, car depuis l'enfance il haïssait Bagrianof. Il n'avait pu se contenir en le voyant humilier ses frères et lui-même à plaisir sous la bise glacée,--mais sa haine et son mépris étaient aussi vieux que lui.

Depuis la mort de son père, et même auparavant, il avait vu le ressentiment du seigneur provoqué par une cause si futile qu'on ne s'en souvenait plus, s'abattre sur sa maison, et frapper un à un les hommes valides.

Dans une de ses courses à la ville, où il allait plusieurs fois par an, acheter quelques menus objets de ménage, il avait rencontré un colporteur, paysan d'un village voisin. Celui-ci, né sur le territoire de la couronne, était beaucoup plus libre d'opinions et d'allures que les serfs appartenant à un particulier. Depuis longtemps déjà, l'Etat avait laissé une demi-indépendance à ceux qui relevaient directement de ses domaines. Ce paysan avait communiqué ses idées libérales au jeune homme déjà exaspéré par la tyrannie de Bagrianof.

--Quand tu en auras assez, frère, lui dit un jour le colporteur, tu n'as qu'à te sauver, viens me trouver; je te donnerai asile et ne te trahirai pas.

--Oui, répondit Savéli, et puis le lendemain la police me traquera et l'on me prendra chez toi; tu seras ruiné et mis en prison pour m'avoir secouru. Vois-tu d'ici le maître remettant la main sur moi? Ce serait lui faire trop de plaisir vraiment.