--Non, dit tout bas le colporteur. Mon frère, que j'avais emmené dans un voyage à la foire de Nijni-Novgorod, est mort là-bas. Les autorités ont oublié de me redemander son passeport; à quoi bon le passeport d'un homme qui est sous terre? Mais moi, j'ai pensé que cela pouvait servir: j'ai dit chez nous, au village, que nous avions tué chacun de notre côté... On ne s'inquiète pas de nous autres pauvres diables, d'ailleurs nous nous étions rachetés tous les deux, il y a quelque temps de cela. Ce passeport, je l'ai toujours. Quand tu voudras, viens le chercher. Je t'aime, toi, tu es un révolté, et je hais les seigneurs.
Savéli avait pris note de cette confidence. Il savait le colporteur homme de parole, bon pour tromper un juif et vendre un prix fabuleux n'importe quelle marchandise avariée à n'importe quel seigneur assez sot pour la payer, incapable de voler de deux sous un paysan de bonne foi. Lorsqu'il avait dit:--Je ne serai pas soldat,--il pensait au colporteur Antoine Philipitch. Mais Fédotia? devait-elle donc rester à l'attendre jusqu'à ce qu'il plût au ciel de les débarrasser de Bagrianof?
Cependant Savéli était calme. En faisant déborder son âme pleine jusqu'au bord de colère et de mépris, la dernière injustice lui avait apporte un grand sang-froid. Placé dans une situation inextricable, il regardait autour de lui et pesait toutes les circonstances, pour attribuer à chacune d'elles une juste valeur.
Les hommes du village et surtout les nouveaux conscrits s'étaient réunis autour de lui. On le plaignait beaucoup et on le blâmait davantage.
--Tu n'avais pas besoin de le provoquer! disait-on. Maintenant que le loup a montré les dents, qui sait qui de nous il va vouloir manger?
Savéli sentait bien la justesse de ce reproche, mais l'indignation qui l'avait emporté le reprenait au souvenir de la scène du matin.
--Connue vous voudrez, dit-il enfin en se levant: je sais que vous avez raison, mais c'a été plus fort que moi. Ce serait à recommencer, que je recommencerais.
En ce moment, le père de Fédotia entra. C'était un homme de haute taille, encore très-vert et très vigoureux. Il s'appuyait sur un long bâton de noisetier, plutôt par habitude que par besoin. A son entrée, tous les regards se tournèrent vers sa fille.
--Que fais-tu ici? lui dit-il. Rentre chez nous. Tu ne peux pas être la femme d'un soldat. Je ne laisserai pas partir mon dernier enfant. Dis adieu à Savéli: il n'est plus ton fiancé.
Fédotia leva vers son père ses yeux bleus baignés de larmes, et se prosterna devant lui.