La fillette fit le signe de la croix et regarda le domestique avec assurance. Celui-ci se sentit ému jusqu'au fond de son vieux coeur bronzé.

--Va-t'en, ma fille, ton ange gardien ne sera pas content de te voir entrer ici, dit-il en lui mettant doucement la main sur l'épaule. Savéli sait-il que tu veux voir le maître?

--Non.

--Eh bien! va lui demander conseil, et s'il te permet de le faire, je te laisserai entrer. Va!

Sa main calleuse poussa doucement la jeune fille du côté du village.

Le coeur gros, les yeux débordant de larmes, Fédotia fit deux pas, puis se retourna indécise du côté de cette maison où la grâce de Savéli était peut-être, où il ne tenait qu'à elle d'essayer de l'obtenir. En ce moment Bagrianof lui-même parut à la fenêtre de son cabinet; il lui faisait signe de la main d'approcher.

--Le seigneur m'appelle, dit-elle avec un élan de joie au vieux domestique: je vais lui parler.

Elle passa en courant devant lui; ses pieds touchaient à peine la terre. Elle franchit en deux bonds les six marches du perron et entra dans la maison. Timothée fit avec la main ce geste russe qui exprime à la fois ou tour à tour le découragement, la lassitude, l'insouciance, et rentra dans la cuisine, tout morose.

--Une si jolie fille, grommelait-il entre ses dents, et si jeune! C'est si bête!

Arrivée dans le vestibule, Fédotia resta interdite. Le parquet ciré, une panoplie avec armes accrochée au mur, une grande glace qui la réfléchissait tout entière et lui donnait l'illusion d'une autre personne placée devant elle à la regarder,--tous ces objets et cet aspect nouveau lui inspiraient une sorte de terreur. Elle avait déjà la main sur le bouton de la porte, prête à s'enfuir, lorsque Bagrianof passa la tête hors de son cabinet.