C'était un vieillard à l'air chagrin. Né dans la domesticité de la famille, il s'était endurci à bien des choses, et pourtant le joug de Bagrianof lui semblait lourd.--Le défunt seigneur n'était pas bon, disait-il parfois à ses confrères d'infortune, mais il valait mieux que son fils. Je ne connais rien d'aussi méchant que lui, ajoutait-il avec un soupir; il est plus mauvais que le démon!

A la demande ta jeune fille, le vieux Timothée hocha tristement la tête. Bien des jeunes filles étaient venues à la maison seigneuriale, mais jamais sans y avoir été mandées: celle-ci se présentait seule! Les temps changeaient donc? La pudeur des jeunes filles allait elle aussi disparaître?...

--Oui, répondit-il, tu peux entrer.

--Mais il faut le prévenir!

--A quoi bon? Les filles peuvent toujours entrer chez nous. La porte à droite, dans l'antichambre: c'est son cabinet. Vas ma belle.

Fédotia, interdite, regardait le vieux valet de ses yeux bleus tout grands ouverts. L'ingénuité de ses seize ans faisait une question si nette et si embarrassante que Timothée revint instantanément de son erreur.

--Qu'est-ce que tu lui veux, au maître? dit-il d'un ton radouci.

--Je veux lui demander la grâce de Savéli, qu'il veut faire soldat; c'est mon fiancé: nous nous marions à Pâques, avec la permission du seigneur.

--Et tu veux demander sa grâce? Retourne chez toi, ma colombe, va-t'en vite... Va! n'entre pas là-dedans...

--C'est la voix de Dieu qui me l'a ordonné, dit Fédotia tremblante et retenant à peine les larmes dans ses yeux innocents. Cette nuit, mon ange m'a parlé et m'a dit: "Va trouver Bagrianof." Je me suis mise à genoux et j'ai prié les saints, et j'ai entendu la même voix. Que la sainte Vierge me soit en aide!