--C'est moi, Votre Seigneurie; j'ai pensé que la colère du ciel s'est déchaînée sur ces pauvres gens, et que la prière les consolerait tout au moins, même si elle n'arrivait pas jusqu'au trône de l'Eternel.

--Fort bien pensé! répondit Bagrianof toujours souriant; mais je n'aime pas les nouveautés, ne l'oubliez pas, je vous prie. Venez-vous dîner chez nous?

Sur cette invitation dédaigneuse, le maître se retira sans attendre ta réponse. Le prêtre pâlit sous l'insulte, et ses mains serrèrent plus étroitement la croix. Il la présenta machinalement aux lèvres qui s'approchaient; c'étaient celles de madame Bagrianof. Pieusement, obéissant à l'usage, elle baisa la main qui tenait la croix, et une larme resta sur les doigts crispés du prêtre. Celui-ci regarda la malheureuse; un sourire plein de bonté éclaira son visage.

Une heure après, la députation du village se présenta devant le perron. Bagrianof les avait vu s'approcher, et les fit attendre un bon moment, tête nue, sous la bise qui arrachait les feuilles sèches aux arbres frissonnants; puis revêtant sa chaude pelisse, la tête couverte d'un bonnet fourré, il s'avança sur le perron.

Les dix ou douze pauvres diables qui attendaient tous son bon plaisir, serrés en peloton, s'inclinèrent jusqu'à toucher du front le sol; puis ils se redressèrent. Le doyen prit la parole.

--Seigneur, dit-il, la récolte a été mauvaise, comme tu le sais. Dieu ne nous a pas épargnés. Nous avions promis de te rendre le grain que tu nous as prêté au printemps, et voici que nous ne pouvons pas. Aie pitié de nous, fais-nous remise de notre dette jusqu'à l'automne prochain; nous te payerons alors le double de ce que nous te devons, et nous bénirons ta grande miséricorde jusqu'à la fin de nos jours. Bagrianof l'écoutait en souriant; il promena son regard sur le groupe, et répondit posément de sa voix la plus douce:

--Je ne sais pas pourquoi vous me proposez le double de ce que vous me devez, mes enfants! Ai-je jamais passé pour un homme avare? Ai-je jamais exigé plus que mon dû? Alors, mes enfant?, continua le maître avec un sourire de triomphe, payez-moi ce que vous me devez--cela seulement--et tout ira très-bien.

--Nous ne pouvons pas payer tout de suite, dit faiblement le starchina: tu sais toi-même combien la récolte a été détestable.

--La récolte n'a pas été meilleure pour moi que pour vous, répondit Bagrianof. J'ai besoin d'argent!

--De l'argent! gémit le starchina. Où le prendre?