Un sombre murmure accompagna ce cri désespéré.
--Où? répéta Bagrianof toujours calme: vous demandez où? mais n'avez-vous pas des vaches et des chevaux? N'avez-vous pas des pelisses et des instruments de labeur? Cela vaut de l'argent, tout cela, je pense?
--Mais, notre père...
--Qui est ce qui dit "mais"? répondit le maître; je ne dois rien à personne: faites comme moi... Ainsi vous ne voulez pas me payer aujourd'hui; vous n'avez rien apporté?
--Non, maître.
--Soit! je vous donne jusqu'à dimanche prochain. Si alors vous n'avez pas payé, j'ai un moyen de vous faire de l'argent. On me demande des gardeuses d'oies, des vachères et des laitières chez mes voisins du gouvernement d'Olonetz. Vous avez chez vous des filles alertes et vigoureuses; je les ferai estimer à leur valeur, et je les vendrai. Vous pourrez ainsi vous libérer sans bourse délier. Adieu, mes enfants, portez-vous bien.
Il leur tourna le dos et ferma la porte de sa maison.
Le gouvernement d'Olonetz! l'exil dans un désert glacé! la famille désunie! le foyer profané!... Les paysans s'éloignèrent sans trouver un mot de réponse.
--Dieu nous a maudits; c'est la fin du monde! dit Ilioucha en rentrant chez lui.
Il avait cinq filles, dont trois en âge d'être mariées.