Le glas recommença de sonner. Le corps sortait de l'église pour se rendre au cimetière.
Comment se faisait-il qu'on ne lui eût pas parlé de cet événement? C'était intéressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait caché, pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait désagréable d'apprendre que cette fille s'était noyée? Mais en quoi cela pouvait-il lui être désagréable? Est-ce que c'était sa faute? Est-ce qu'ils auraient l'aplomb de dire que c'était sa faute? C'est là ce qu'il faudrait voir, par exemple!
Bagrianof s'arrêta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche tintait toujours à coups lents et égaux,--les petites cloches sonnaient de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna le dos à la porte et se remit à marcher.
Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-là au moins!... Elle était venue le trouver, l'effrontée! Elle avait demandé la grâce de son amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'était pas son amant, mais seulement son fiancé? Il avait cru que c'était son amant, lui: les filles de village ne sont pas, à l'ordinaire, d'une vertu si farouche! Oh! non, ce n'était pas sa faute, à lui. Elle n'avait pas besoin de venir le trouver!... Mais quî donc avait eu l'aplomb de dire que c'était sa faute?...
Il se retourna brusquement, cherchant à dévisager l'audacieux... Il était seul.
Alors il se rappela que c'était Timothée qui lui avait dit: "exprès" comme pour le braver. Elle s'était noyée exprès; c'est Timothée qui l'avait dit, Timothée le payerait sans tarder! Et le prêtre qui faisait un enterrement de seigneur à cette fille!...
Bagrianof s'arrêta. Le glas avait cessé. Le silence et la résolution qu'il venait de prendre de châtier l'insolent lui firent beaucoup de bien.
Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre à l'archevêque et la mit bien en évidence; puis il alluma un cigare et se remit à lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait.
Fédotia avait de belles funérailles. Sauf les bambins dont les cris avaient désorienté le vieux domestique, personne n'était resté au logis.
Le père avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prêtre avait consenti à tout, prenant la responsabilité sur lui: il avait fait le sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mère paraissait plus forte, le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que fût Bagrianof, il ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait tous ses trésors sur une pauvre charrette, et il irait où la grâce de Dieu et de ses supérieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibérie, s'il le fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sûr de la vie, riche de posséder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait lui ravir?