Tendant qu'il récitait les prières sur le cercueil, la foule l'entourait, si pressée, qu'on étouffait dans l'église, non chauffée cependant. Les hommes, concentrés, la tête basse, sentaient vaguement dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, parée de ses beaux habits, la face découverte, était pour eux un étendard qui les menait au combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une femme a été le symbole de la liberté outragée. La cérémonie funèbre s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevèrent le cercueil. Le père et Savéli tenaient la tête. Fédotia sortit de l'église accompagnée par le glas qui avait si fort énervé Bagrianof: le village tout entier la suivit jusqu'au cimetière peu distant, situé dans un bouquet de bois clairsemé, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs sauvages, où les oiseaux nichaient au printemps par centaines.

La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de Fédotia faisait une tache noire sur cette blancheur immaculée. Le cortège, la croix en tête, monta la pente douce, de son pas cadencé; la fosse reçut sa proie; le prêtre jeta une poignée de terre dans le cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans fracas;--Iérémeï et Savéli se penchèrent pour voir ce qui restait encore de leur bien-aimée,--et les planches de sapin elles-mêmes disparurent bientôt sous la terre mêlée de neige qui roula en gros blocs jusqu'au fond du trou.

Iérémeï, suivant l'usage, invita les assistants à venir festiner chez lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait se passer quelque chose.

XI

Le banquet funèbre commença au milieu d'un profond silence. Invité par Iérémeï, le prêtre s'était excusé, alléguant la maladie de sa femme, mais en réalité parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les paysans attablés mangeaient lentement comme à l'ordinaire les oeufs durs et le riz cuit à l'eau qui sont le fond de ces repas de funérailles. Les femmes mangeaient à part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie faisait de temps en temps le tour de la table. Peu à peu les conversations s'animèrent, mais sans attendre le degré de bruit qui témoigne d'un vif intérêt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait d'importance pour personne. On attendait. L'après-midi se passa ainsi. Le ciel s'assombrissait, la nuit n'était plus bien loin, quand le père de Fédotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les têtes attentives se tournèrent vers le vieillard.

--Frères, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir éternel.

Suivant l'usage, l'assemblée psalmodia trois fois en choeur: "un souvenir éternel", et le silence se rétablit.

--Ma Fédotia n'avait jamais offensé personne, reprit le père d'une voix pleine de larmes; elle était donc comme un agneau et pure comme une colombe. Elle était fiancée, vous le savez tous, à ce brave garçon,--il indiqua du doigt Savéli placé à sa droite.--Elle se serait mariée, elle aurait été une bonne femme, comme elle avait été une bonne fille. Elle était jeune, elle était bien portante, et voilà qu'elle est morte tout à coup. Comment cela s'est-il fait?

Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'écoutait avec recueillement Quelques yeux animés par l'eau-de-vie suivaient les siens avec la ténacité de l'ivresse commençante.

--Comment se fait-il, reprit Iérémeï, qu'une belle fille, jeune et bien portante, coure tout à coup à la rivière et laisse son vieux père sans une âme pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel, je vous le demande, qu'une jeune fille préfère la mort aux baisers de son fiancé?