--La corvée tout de suite, dit-elle, toute la corvée, sans excepter un seul homme, entends-tu? Qu'on prenne des haches, des pioches, des pics, tout ce que vous voudrez, et qu'on déblaye le cabinet du seigneur.

Quelques paysans étaient approchés derrière leur staroste, ils s'entre-regardèrent avec effroi:

--Et si Bagrianof n'était pas mort?

--A quoi bon, notre mère? dit le plus hardi. L'incendie, c'est la volonté de Dieu qui se montre. Il a ordonné de vous sauver, et vous voilà en vie avec la demoiselle, Dieu merci! mais on voit bien que ce n'était pas sa volonté de sauver le maître, puisque...

--Nous ne sommes pas juges de la volonté de Dieu, fit madame Bagrianof avec une hauteur qui la surprit elle-même: je suis la maîtresse en attendant, et j'ordonne qu'on commence à déblayer tout de suite.

Un murmure de mécontentement parcourut le groupe.

--Ca brûle encore... il y a du danger... nous n'irons pas!...

Le sourd grondement de révolte grossissait avec la foule, qui augmentait très-rapidement. Madame Bagrianof perdit tout son courage, et tendit vers les paysans ses mains suppliantes.

--Mes frères, mes amis, dit-elle, je sais qu'il a été pour vous un maître dur et inhumain. Mais, voyez-vous, c'est mon mari, c'est mon époux; j'ai juré de lui être fidèle par delà la mort.

Elle fondit en larmes. Le devoir dominait en elle le sentiment même de la conservation personnelle. Le murmure continuait.