Savéli rentra chez lui, prit une paire de bottes, ce qu'il possédait d'argent comptant, attela son petit cheval à un traîneau bas, composé d'une simple claie, et partit.
Quand il fut à deux verstes du village, il se retourna. Le ciel était rouge au dessus de la ruine, qui continuait à jeter, par moments, une faible lueur dans l'air épais. La neige tombait, cachant la trace des sabots du cheval et du léger traîneau.. Tout le favorisait. Il secoua les épaules et continua rapidement sa route. Arrivé à la ville avant le jour, il réveilla son ami le colporteur. L'explication fut courte. Le soir même, Savéli partait pour l'inconnu, sa balle sur les épaules, le coeur plein d'un indicible contentement de se savoir libre.
XIII
Lorsque le jour se leva sur les débris encore fumants de la maison de Bagrianof, la veuve chancelante, soutenue par le prêtre, s'approcha de ce qui avait été sa demeure.
--Il est là, dit-elle en montrant le côté gauche de la ruine, où, quelques heures auparavant, blanchissaient dans la nuit les fenêtres de Bagrianof. Il faut le retirer, il est peut-être vivant.
Elle se tut, étouffant un soupir.
--Si mon mari existe encore, continua-t-elle, on parviendra sûrement à le sauver; s'il est mort, il faut lui rendre les derniers devoirs.
Le prêtre se taisait. Si Bagrianof vivait, en effet, quelles terribles représailles, car il ne doutait pas de la cause de l'incendie; dans le fond de sa conscience, il avait déjà nommé les coupables.
--Appelez le staroste, je vous prie, père Vladimir, dit la veuve avec calme: il faut des hommes tout de suite.
Cette femme, molle et faible dans la vie conjugale, presque hébétée par les mauvais traitements, avait tout à coup pris une autorité surprenante. Etait-ce l'espérance ou la crainte qui la rendait si dissemblable à elle-même? Quelques femmes curieuses, quelques hommes inquiets, se montraient à l'entrée de la cour. La veuve s'approcha aussi près que la chaleur le lui permit, interrogeant du regard le lieu où devait être son époux. Le pas du staroste derrière elle la tira de sa contemplation.