Savéli secoua la tête:--C'était plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai entendue me parler de ma belle action, et me bénir encore, au nom de l'orpheline....
--Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grâce à qui?
--Oui, oui, on sait cela, mais tout de même ça m'a donné un coup....
Iérémeï haussa les épaules:
--Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire.
--Je ne m'en repens pas! s'écria Savéli, les yeux étincelants. Je recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux ça.
--Amen, dit le vieillard en frappant avec son bâton sur le plancher de la cabane.
XV
Depuis la mort de sa fille, Iérémeï, de tout temps peu communicatif, était devenu de plus en plus insociable; il maigrissait tous les jours et semblait se dessécher. Un beau matin d'hiver, on le trouva mort sur son poêle dans sa cabane. Cette mort n'étonna personne: on l'enterra, et tout fut dit.
Le grand carême tirait à sa fin, lorsque parmi ceux qui venaient se confesser pour les Pâques, le prêtre vit un jour s'approcher Savéli. L'année précédente, à pareille époque, il était absent, ce qui avait tourné la difficulté; mais un vrai Russe ne peut manquer deux années de suite à ses devoirs de chrétien. Le jeune homme se présentait d'un air d'assurance; cependant ses mains s'agitaient nerveusement à son côté et trahissaient plus d'émotion que son visage n'en laissait paraître. Sans affectation, le prêtre le garda pour la fin.