--Je ne sais pas, dit le jeune homme.

--Eh bien! tâche de le savoir: je le crois, moi, qu'il y aura une station. Bagrianovka est un grand village maintenant. C'était si pauvre autrefois... ajouta Savéli à demi-voix, comme se parlant à lui-même.

--Du temps de Bagrianof?

Savéli regarda son fils d'un air à la fois craintif et mécontent.

--Du temps de Bagrianof, oui répéta-t-il en rencontrant le regard placide et le franc sourire de Philippe.

Celui-ci n'osa cependant pas s'aventurer plus loin. Ce que Savéli ne disait pas, c'est qu'il avait passé des contrats avec la plupart des paysans de l'endroit et des environs pour la totalité des produits agricoles qu'ils pourraient lui fournir. Le passage d'une voie ferrée à Bagrianovka devait faire de lui un des plus riches négociants du district Savéli partit avec son fils pour Moscou; il fit tant et si bien que Philippe fut employé par la compagnie sur la partie du tracé qui avoisinant son village, et la station que Savéli demandait se trouva appuyée de si bonnes raisons qu'elle lui fut accordée.

Les gros bourgs et même les villages ne sont pas assez fréquents en Russie sur les grandes voies de communication, pour qu'on néglige ceux qui demandent la rosée céleste, sous l'humble forme d'une station de troisième classe.

Vers la fin de l'hiver, pendant qu'on commençait à voir se dessiner la ligne du chemin de fer, une autre nouvelle arriva à Bagrianovka: la vieille dame allait revenir! La compagnie concessionnaire lui avait pris une partie de sa terre, et elle venait s'assurer par elle-même de ce qui était fait et à faire. Seulement, comme elle n'avait pas d'asile,--les communs mêmes étant tombés en ruine pendant ce quart de siècle,--on lui bâtit une maison dans son jardin, un peu plus bas que l'ancienne: les fenêtres regardaient toutes du côté de la rivière, et un sentier fut tracé pour aller à l'église sans côtoyer la ruine. Cette maison, très simple bâtie en rondins, était plus petite et moins élégante que celle de l'ancien colporteur. Au commencement de l'été, les habitants de Bagrianovka virent arriver une barque qui s'arrêta au bout du jardin. L'eau, encore haute, venait presque jusqu'à la palissade: on n'eut pas de peine à transporter jusqu'à la nouvelle maison les meubles que contenait la barque. Une foule de plantes à feuillage persistant, de cactus, de rosiers, de fleurs brillantes ou parfumées, suivirent les meubles, et tapissèrent le petit salon; puis, quelques jours après, une vieille calèche déposa devant le perron madame Bagrianof et une toute jeune fille.

Depuis vingt-quatre ans madame Bagrianof n'avait presque pas changé. Les yeux étaient un peu plus ternes, les cheveux étaient tout à fait blancs; mais le pauvre visage portait la même expression lasse et résignée qu'on lui avait connue autrefois. La vie ne lui avait pas été clémente. Après quelques années de repos passées à élever son enfant, une préoccupation nouvelle lui était venue: un jeune officier de l'armée, son parent éloigné, et qui venait souvent dans la maison, s'était soudain épris de la petite Marie. Les jeunes gens s'aimaient, la mère consentit au mariage en pleurant. Dix-huit mois après, la pauvre jeune femme s'éteignait, laissant à sa mère désolée une petite fille de trois mois, si frêle et si chétive, que nul n'eût osé lui prédire huit jours d'existence.

C'est pour prolonger cette vie toujours vacillante que madame Bagrianof retrouva les forces et recommença le dévouement de sa jeunesse. Elle fut grand'mère comme elle avait été mère, de toutes ses forces, et elle oublia de pleurer sa fille en veillant l'enfant qu'elle lui avait laissé.