Ce fut quelques années après, lorsque la petite Catherine eut vaincu les maladies de l'enfance, lorsque ses joues commencèrent à se roser et ses yeux à pétiller de malice juvénile, que madame Bagrianof songea à ce qu'elle avait perdu. Le deuil éternel de son coeur lui laissa une empreinte de mélancolie indélébile et l'enfant prit l'habitude de ne plus rire et de jouer bien doucement auprès de la vieille dame, silencieuse et résignée.

Catherine puisa près de grand'mère des habitudes de sérénité un peu triste,--quelque chose comme le gris teinté de rose des soirs d'automne, quand, après une belle journée de soleil, on sent la gelée monter à l'horizon. Elle grandit doucement, apprenant sans effort les vertus domestiques, adorant son père, qu'elle voyait en moyenne dix jours par an, et qui trouvait moyen de s'échapper du régiment de temps à autre pour l'embrasser.

Elle avait quinze ans lorsqu'elle vint à Bagrianovka avec sa grand'mère. Sans être très grande, elle était mince et allongée; ses petites mains rouges, ses petits pieds agiles étaient toujours affairés; sans bruit et sans apparat, elle était toujours occupée,--le plus souvent à soigner ses plantes, qu'elle adorait, qu'elle avait presque toutes élevées elle-même; à peine descendue de voiture, son premier mot fut pour ses fleurs.

Le prêtre attendait madame Bagrianof sur le seuil. A sa vue, la pauvre femme ne put retenir ses pleurs; elle se jeta avec effusion au cou de l'excellent homme, qui pleurait comme elle. La femme du prêtre, entourée d'une demi-douzaine d'enfants de tout âge, vint la saluer aussi, et on passa dans le salon pour prendre le thé.

--Vois, grand'mère, s'écria Catherine, elles y sont toutes! Il n'y a qu'un cactus qui a péri pendant le voyage, et le père Vladimir, qui l'a vu à l'arrivée, dit que c'est pour avoir été trop arrosé.

--Je vois que le père Vladimir et toi vous allez être bons amis, répondit madame Bagrianof en souriant.

--Ah! dit-elle au prêtre, que de souvenirs et que de malheurs!

--Ne pensez plus au passé, ne songez plus qu'à ce grand bonheur qui grandit auprès de vous.

Madame Bagrianof s'essuya les yeux et regarda sa petite-fille. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer les parfums du jardin, où les gazons venaient d'être fauchés. Un rayon du soleil, enfilant la sombre avenue, éclairait Catherine penchée sur un fuchsia rouge en pleine floraison. Ses cheveux blonds, frisottant sur le front et sur la nuque, étaient traversés par la lumière et faisaient une sorte de vapeur autour de sa tête. Ses longs cils châtains dessinaient sur sa joue la courbe gracieuse de la paupière. La bouche, un peu forte, entr'ouverte comme une corolle, souriait légèrement aux fleurs épanouies. Fleur elle-même, à demi épanouie encore, Catherine ressemblait à une rose de haies, rougissante sur son buisson.

--C'est un jeune bonheur, en vérité, murmura l'aïeule.