--Grand'mère me le répète tous les jours. J'ai su cela en même temps que mon nom, répondit-elle en riant; venez, vite. Grand'mère, le voici! criait-elle en entrant.
Philippe parut sur le seuil. Sa haute taille frappa la vue affaiblie de madame Bagrianof.
--Savéli?... dit-elle en hésitant.
--Non, madame, Philippe Savélitch.
--Comme vous ressemblez à votre père! s'écria-t-elle. Votre père est absent, je n'ai pu le voir à mon retour. Je lui dois la vie: je ne l'ai pas oublié... Venez, mon enfant, recevoir la bénédiction d'une vieille femme reconnaissante.
Philippe t'inclina sous la main tremblante de l'aïeule.
--Asseyez-vous là, continua-t-elle, et parlons de votre père.
Philippe ne demandait pas mieux: madame Bagrianof dut entendre comment Savéli s'était enrichi par son travail, ce qu'elle savait déjà, et comment le colporteur ignorant avait élevé son fils. Elle admira, avec les deux jeunes gens, ce dévouement paternel, infatigable et désintéressé; elle laissa s'épancher tout l'enthousiasme ardent et juvénile de Philippe, coupé par les exclamations de Catherine.
Le jour baissait, Catherine avait allumé deux bougies derrière sa grand'mère, pour ne pas lui fatiguer la vue; activement et sans bruit, elle avait disposé tout l'attirail du thé. Tout à coup Philippe se trouva partageant le pain et le sel de l'hospitalité chez madame Bagrianof.
Celle-ci n'avait pas de préjugés aristocratiques,--extérieurement du moins:--en lui disant que Philippe, à éducation égale, valait une Bagrianof, et qu'il pouvait valoir mieux s'il était meilleur, on lui eût causé un étonnement sans bornes, mêlé d'un peu de pitié pour l'orateur; mais il ne lui répugnait pas d'admettre à sa table le fils d'un paysan, pourvu que ce paysan lui eût sauvé la vie.