D'ailleurs, ce jeune homme bien élevé, qui parlait français mieux que Catherine,--la pauvre Catherine n'avait jamais été assez riche pour se donner le luxe d'une gouvernante française,--ce jeune homme n'avait rien du paysan russe. Il fallait vraiment un effort de mémoire pour se rappeler son origine. Madame Bagrianof ne fit point cet effort.

Philippe avait des journaux et des livres nouveaux: Il prit l'habitude de venir, le soir, faire un peu de lecture à madame Bagrianof.

Au commencement, Catherine lisait; mais un jour qu'elle était enrhumée, Philippe ayant offert de la remplacer, madame Bagrianof ne voulut plus d'autre lecteur.

--Il lit cent fois mieux que toi! dit-elle à sa petite-fille. Ecoute-le, pour lire ensuite comme lui.

Et Catherine écoutait. L'ouvrage qu'elle prenait toujours en commençant lui tombait bientôt des doigts. Le coude sur la table, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait en regardant le jeune homme. Bientôt elle n'entendait plus les mots. Cette voix mâle et sonore avait pour elle une douceur extrême: la mélopée un peu traînante de la lecture, la richesse sans cesse variée de l'intonation et de l'accent russe la jetaient dans une sorte d'enchantement.

La fin de l'article, ou la voix de sa grand'mère, la réveillait de son rêve. Elle rentrait alors dans la vie, s'excusant de sa distraction avec un sourire timide adressé au jeune homme, qui répondait de même,--et la nuit, pour s'endormir, elle évoquait la lecture du soir; mais elle ne ne rappelait le plus souvent que les premières lignes: le reste était noyé dans la mélodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil venait, profond et délicieux, continuer la rêverie de la veille.

De son côté, Philippe emportait dans son coeur le souvenir de ce doux visage plein de candeur et de bonté, de ces grands yeux attentifs, de ce sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se rencontraient. Il sentait que la vie était pour lui désormais cette heure du soir auprès du fauteuil de la grand'mère,--avec Catherine assise près de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme endormie.

Ce fut un déchirement pour lui que de retourner à ses travaux. Sous prétexte d'attendre son père, il dépassa te temps de ses vacances; puis, quand il fallut se décider à partir. Il trouva moyen de se faire retenir encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture commencée.

Quand le livre fut fini, quand le plateau de thé eut disparu, quand le coucou accroché à la muraille eut sonné neuf heures, Philippe sentit qu'il devait irrévocablement partir, et il se leva pour prendre congé de ses hôtesses.

--Il faudra que votre père vienne nous voir pendant que vous serez à la ville, dit madame Bagrianof. Dites-lui combien je lui ai voué de reconnaissance, dites-lui que je l'admire pour ce qu'il a fait pour vous... C'est un homme remarquable que votre père! Vous le lui direz, n'est-ce pas?