Philippe hésitait. Catherine comprit qu'elle ferait mieux de se retirer. Madame Bagrianof réitéra sa question.
--Excusez-moi, dit Philippe très-embarrassé, je ne pourrai pas le lut dire... J'ai cru comprendre que mon père n'avait pas gardé de bons souvenirs de l'ancien régime... Il a défendu qu'on lui parlât de tout ce qui se rapporte au passé...
--Même de la belle action à laquelle nous avons dû la vie?
--Même et surtout de cela, continua le jeune homme. Ceux qui le connaissent,--ma mère aussi,--m'ont défendu de faire la moindre allusion à ce temps... Je n'ai jamais eu la douceur de lui dire que je l'admire... ajouta Philippe avec regret, tout ému de toucher cette corde sensible de son coeur.
Madame Bagrianof garda le silence un instant.
--Je comprends cela, dit-elle lentement. Mon mari a eu de très... très-grands torts envers votre père... plus grands que vous ne pouvez vous l'imaginer... Dieu pardonne cependant, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, mais les hommes ne pardonnent pas... Je vous remercie, jeune homme, de n'avoir pas épousé les rancunes de votre père, dit-elle avec une ombre de hauteur.
--Permettez, madame, balbutia Philippe troublé, je n'avais pas l'intention de vous offenser.
--Je vous comprends, mon ami, reprit madame Bagrianof revenant à son bon naturel: vous avez bien fait de me parler franchement. Je n'insisterai plus pour voir votre père franchir le seuil de cette maison; mais vous qui n'avez pas les mêmes motifs...
--Je me considérerai comme trop heureux si vous voulez bien ne pas me bannir, dit Philippe en français.
Madame Bagrianof fut si touchée de l'accent et de l'élégance avec lesquels il prononça cette phrase, qu'elle lui tendit la main avec un aimable sourire.