Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy, parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi, il s'était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne.
Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule, comme autrefois, s'assit posément sur le bord, et me regarda d'un air sérieux:
--Père, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue... mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche?
Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant de nos revenus.
--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'après mon genre de vie?
--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal, sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de... de ma dot? ajouta-t-elle plus bas.
Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je répondis nettement:
--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux cent mille francs.
Suzanne baissa la tête et parut calculer.
--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup...