--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses.

--On? Comment oh? Qui donc?

--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre gendre.

J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets, tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le concert de louanges qui m'avait étourdi.

Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche. Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner.

--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...

Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie, mon imbécillité!

--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?

--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux.

Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel elle était liée pour la vie.