--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas d'autre, que je sache?
--Non, ma chère mère; eh bien, je compte l'élever de mon mieux, et la rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse faite à ma pauvre femme.
--Vous comptez l'élever... tout seul?
--Pas absolument seul, répondis-je, non sans une recrudescence d'étonnement à cet interrogatoire, si savamment conduit. J'ai réfléchi depuis que ma belle-mère avait de singulières aptitudes pour la profession de juge d'instruction.
Madame Gauthier déposa son mouchoir sur ses genoux, et commença un discours. La substance de ce discours, ou plutôt de ce sermon, était: 1° qu'une jeune fille est, de tout au monde, ce qu'il y a de plus difficile à diriger; 2° qu'un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et spécialement l'éducation d'une jeune fille; 3° que la mère elle-même est sujette à commettre des erreurs dans une tâche aussi délicate, mais que la grand'mère, parmi toutes, excelle par principe à cet emploi; et, pour conclusion, madame Gauthier m'annonça que, par dévouement pour Suzanne et par pitié de mon, malheureux ménage mal tenu, elle avait donné congé de son appartement et condescendait à venir demeurer chez moi, pour tenir ma maison et élever ma fille.
--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément.
Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché par l'effroi; ma belle-mère se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats:
--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec un calme qui redoubla ma terreur.
Je vis que ce serait une bataille rangée, car elle avait prévu ma résistance. J'avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec audace:
--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux mains,--cette marque de tendresse avait un motif inavoué, peut-être bien le désir de m'assurer contre la possibilité d'un geste un peu vif,--ma chère mère, voilà quinze ans que vous habitez votre logement, il est plein des souvenirs de feu votre excellent époux, c'est là que vous lui avez fermé les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec vos serviteurs, votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre passé, en un mot; je ne puis consentir à ce que, par un dévouement vraiment surhumain, vous renonciez à toutes ces chères attaches. Ce serait un trop grand sacrifice.