Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.
C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse: à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue, afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même.
Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et, du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir.
Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.
Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai sérieusement ce qu'elle éprouvait:
--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens; je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer, ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait avoir de trop grave.
--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien loin!
--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight? Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?
--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!...
Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes longtemps retenues.