Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai son front brûlant... elle avait la fièvre...
--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!
Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé, s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!
Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France!
--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous enfuir à la moindre alerte?
Elle secoua la tête.
--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent traînant de nos provinces...
Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas.
Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches, mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière.
Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.