XXXVI
Pendant les deux ou trois premiers jours, notre hôte fut d'une réserve presque exagérée. A peine assistait-il à nos repas, et alors la conversation roulait sur des sujets généraux, tels que le rendement des impôts, les lois de l'esthétique et la prépondérance des opinions religieuses en matière politique. De tels entretiens n'avaient assurément rien qui put paraître indiscret, et cependant le quatrième jour Maurice Vernex nous annonça son intention de retourner à Paris.
--Qui vous presse? lui dis-je.
--Des affaires laissées en souffrance... Ma présence est nécessaire pour les débrouiller.
--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis votre arrivée vous n'avez pas reçu de lettres; vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention d'y passer trois jours tous les deux ans. Souffrez donc que je conclue à votre place. Vous craignez d'être importun, et vous vous en allez par discrétion. Eh bien, voici le fond de ma pensée: si nous acceptions ce sacrifice, nous en serions bien peu dignes; par conséquent, si vous partez, nous partons aussi, et nous irons chercher ailleurs un nid que nous n'ayons pas usurpé.
--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec une sorte de joie.
--Assurément.
--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un contentement visible.
Il fit venir le jour même quelques colis restés à la ville voisine, et une bonhomie qui nous fit grand bien à tous présida désormais à nos relations. Maurice était bon tireur, il avait apporté d'excellentes armes. Nous prîmes un rocher pour cible, et la falaise retentit journellement de nos exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait dans le blanc, que nous avions fait avec du cirage.
Je devais à Maurice quelques explications; nos soirées d'autrefois avaient amené entre nous une entente bien plus intime que celle qui existe d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits de tuer le temps ensemble. Il était dès lors au courant des chagrins domestiques de Suzanne, et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris beaucoup plus long que je n'en savais moi-même. Un jour que nous revenions du tir par le plus long chemin, je lui racontai donc comment j'avais enlevé Suzanne; il m'interrompit: