Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes, j'avais peine à les prononcer distinctement; je me sentais vaincu par la douleur.

Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi étaient pleins de larmes.

--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit de me chasser. C'est vrai, j'aime votre fille, et je sens que cet amour est un outrage. Si elle était veuve demain, je la réclamerais de vous, mais je n'ose pas même le lui dire à elle, tant son malheur est respectable. Oui, j'aurais dû partir; je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce ici entre vous deux, vous que je vénère autant que je l'aime. Je m'en irai, puisque vous le voulez, je m'en irai...

Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, de reproche, lurent au fond de mon âme que j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui tendis la main, il y mit la sienne, et nous nous sentîmes liés pour la vie par un lien indestructible d'estime et d'amitié.

Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le ciel s'assombrissait, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, nous revînmes lentement vers le logis. Maurice regardait la mer comme pour l'absorber par les yeux.

--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une voix rêveuse; si heureux, que ces quelques semaines seront la joie de ma vie entière. Il n'est pas au monde de femme semblable à Suzanne. Elle n'a pas à craindre d'être jamais remplacée dans mon coeur. Quelle autre créature aurait sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction supérieure et sa modestie! quelle autre aurait traversé le bourbier de son épreuve sans y souiller seulement la moindre plume de son aile! Suzanne seule pouvait porter une telle infortune avec tant de dignité; seule, sa grande âme était capable de se développer ainsi sous l'aiguillon du malheur!

Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression de ma pensée, et, plus il parlait, plus je le trouvais digne d'elle. O folie amère, d'avoir livré ma fille à son bourreau, pendant que j'avais là près de moi l'homme que tout lui destinait!

Nous marchions un peu à l'aventure le long du chemin glissant et étroit.

Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il ne devait rentrer que pour partir, et moi je n'étais guère désireux de le mettre en face de Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il me saisit par le bras et me tira brusquement en arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à terre, et au même instant la motte de gazon sur laquelle j'avais posé le pied se détacha du bord et roula sur les rochers à quarante pieds au-dessous.

--Ces endroits sont très-dangereux, dit Maurice; la moindre pluie détrempe les terres sans cesse minées par le vent et la poussière des vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du village faire ici un petit parapet de gazon; j'en avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il avec amertume, je n'y serai plus!