--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne m'aime? fit-elle toujours en s'adressant à moi, sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni lui, ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, mais je sais qu'il m'aime, et je l'aime!

Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre nous, très-pâle, son visage contracté, éclairé par les flammes capricieuses du foyer, elle avait l'air de quelque divinité païenne acceptant un sacrifice.

Maurice, éperdu, avait fait un mouvement vers elle; elle l'arrêta du geste:

--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant lui,--elle me désignait,--devant lui, le confident de toute ma vie, que-je veux vous le dire. Vous m'avez appris qu'il est au monde des hommes qui savent respecter en aimant, qui préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que l'amour existe, qu'il ennoblit l'âme et la rapproche de la perfection autant qu'il est possible à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné une seconde vie,--je me sens jeune, vivante, heureuse de vivre,--je vous bénis, Maurice, et je vous aime.

Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa robe. Je me taisais. Qu'avais-je à dire?

--Mon père vous a ordonné de partir? C'était son devoir; moi, je vous prie de rester; peut-être mon père y consentira-t-il quand je lui aurai parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se tournant vers moi, que, le jour même de son arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit, tu ne peux l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne faillirais pas; que j'aimerais jusqu'au martyre, mais que je respecterais tes cheveux blancs.

Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour avait été une des plus pures de ma vie.

--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. Jamais Maurice, par surprise ou persuasion, n'obtiendra rien de moi; je resterai ce que je suis, nous vivrons comme nous avons vécu; s'il trouve l'épreuve pénible, qu'il parte. Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma vie s'en ira avec lui!

Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je n'eus pas le courage de le prononcer; mais je ne pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et s'approcha de moi, passant sa main sur mon bras avec cette câlinerie irrésistible qui lui était restée de son enfance.

--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans, j'ai été bien malheureuse; me suis-je jamais plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un rayon de joie qui me vient du ciel; je me croyais condamnée à l'éternelle solitude; toi et moi, nous devions voguer à jamais par le monde sans port et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai trouvé le repos... Veux-tu m'enlever le seul bonheur que je doive jamais connaître, celui d'aimer dans le présent, de toute la pureté de mon âme, avec le devoir et l'honneur pour étoiles? Dis, le veux-tu?