Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai une seconde fois sur lui, mais je le manquai également. Ma main tremblait, non de vieillesse, mais de colère.
--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, la carriole vous attend, la barque est prête, allez!
--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant de ses bras.
--Je reste pour protéger votre retraite. Suzanne fit un geste énergique de négation.
--Partez, répétai-je avec toute mon autorité paternelle, je le veux! Seulement, par respect pour moi, faites-vous naturaliser Anglais, obtenez un divorce et mariez-vous. Allez.
Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les repoussai, et je sortis pour défendre l'entrée de la maison. Ils prirent le chemin de traverse, et j'attendis.
Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un court colloque, les deux agents de l'autorité l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un geste de triomphe en me désignant les hommes qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment où j'allais peut-être commettre un meurtre, car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra sous Lincy, et il roula dans le précipice.
Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de l'abîme nouvellement creusé; la terre, minée par la tempête de la veille, avait cédé sous le poids du misérable, précisément à l'endroit où il avait démoli cruellement le parapet protecteur élevé par Maurice. Au hurlement du malheureux, au cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, qui couraient dans la direction opposée, se retournèrent: ils restèrent pétrifiés. Les agents descendirent aussitôt, le secours fut promptement organisé; mais quand on remonta mon gendre au haut de la falaise, ce ne fut qu'un cadavre. La mort avait été instantanée, car ces rochers sont autant de pointes d'aiguilles.
Je ne sais ce que pensaient les autres; pour moi, j'étais complètement incapable de réfléchir. La disparition subite de cet homme dans notre existence était une délivrance si inattendue que mon cerveau ébranlé fut quelque temps à s'en remettre.
--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement dès le premier choc.