--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré cette fois; j'en porterai témoignage si vous voulez, me dit mon Normand, sortant soudain de dessous une pierre.
A présent que mon gendre était mort, il était de mon côté.
Le corps de M. de Lincy fut transporté dans notre maison; mes enfants, car Suzanne et Maurice étaient désormais également mes enfants, se rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations et tout le lugubre appareil de ces sortes d'affaires. Heureusement les agents, amenés pour nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins et les plus puissants auxiliaires.
Mon gendre fut enterré dans le cimetière de Faucois. Une grande croix de fer orne sa tombe, mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter des fleurs.
Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car nombre d'affaires exigeaient notre présence. L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice que pour Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au delà du bonheur qu'ils avaient goûté dans notre désert maritime.
Elle finit cependant, cette longue année, et, sans cérémonie aucune, avec le docteur, notre notaire et deux employés pour témoins, je remis ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de mon gendre,--mais de mon fils.
Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que, malgré la catastrophe de la falaise, il avait procédé au mariage dès qu'il avait eu ses six mois de domicile.
Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange, depuis qu'elle n'a plus besoin de déployer les qualités viriles de son coeur noble et bon, elle redevient insupportable. Il est juste de dire que ses défauts se montrent spécialement en ce qui concerne les enfants de Suzanne. Elle recommence pour eux les mêmes tyrannies que jadis elle exerçait sur moi pour ma fille; et je ne serais pas étonné, si nous sommes encore tous deux de ce monde, que, dans quelques années, elle me fit retourner au catéchisme et recommencer les analyses religieuses pour le compte de son arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, que tout le monde appelle Suzon pour la distinguer de sa mère.
J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut, à me sentir triste de n'être pas le premier dans le coeur de ma fille, mais je me suis consolé depuis une découverte que j'ai faite, il y a déjà quelque temps. C'est que mon petit-fils, M. Robert, me préfère à son papa et même à sa maman! Depuis lors, il ne me manque plus rien, tant il est vrai que l'homme est un être jaloux et ambitieux.
Quand on ne rêve pas un empire, on rêve d'être le premier et l'unique dans le coeur d'un bambin de quatre ans.