--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!
Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixité étonnante, et semblait vouloir faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence de ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je résistais, elle me regarda encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation.
--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce possible?
Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle déploya une résistance au moins comparable à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à me faire une volonté, j'étais ébahi de voir une petite fille de quatre ans me tenir tête. Je recourus alors aux grands moyens.
Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade à pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à prendre sa poupée; et, après lui avoir conseillé à plusieurs reprises de n'en rien faire, je lui avais annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle s'était soumise à cette condition avec un petit air entendu qui n'annonçait rien de bon, et je m'attendais à un orage.
En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me tira par la main et me dit:
--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.
Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient que le moment de la lutte était venu. Je lui répondis tranquillement:
--Tu sais que tu dois la porter toi-même jusqu'à la maison.
Suzanne se remit en marche sans répondre. Deux minutes après, elle réitéra sa demande, et je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à marcher en silence, et je m'applaudissais du succès de ma fermeté lorsque tout à coup mon jeune démon s'arrête, se campe fermement sur ses deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal: