--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupée.
Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'étaient retournés; j'étais fort embarrassé, et certes, si j'avais pu me tirer de là par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement écorné sans regret ma fortune. Mais nul secours n'était possible. Je pris donc ma fille par la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur l'asphalte, s'assit résolument par terre, mit sa poupée devant elle et me cria, de cette même voix perçante:
--Je ne marcherai pas!
Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle qui grossissait autour de nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je courais risque d'être invectivé par quelque gamin si la scène se prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison à moi, j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser la poupée à terre, et je sautai dans une calèche qui passait.
--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en lançant dans la calèche la poupée qu'il tenait par une jambe.
Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et je le rejetai sur le macadam, où il fut broyé à l'instant par une voiture.
--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en larmes.
--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton sévère, et tu savais que je ne la porterais pas.
Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer ses sanglots. Elle me boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonné de larmes, mais je sentais de temps en temps le frémissement de son vêtement contre le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En voulant briser sa résistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant?
Cependant, en dedans de moi-même, il me semblait avoir bien fait; nous rentrâmes à la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture. Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide passage dans mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis rien.