Le dîner était servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son séjour auprès de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et partit, toujours muette.
Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si cette petite pouvait concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout à craindre de l'avenir. N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exigé d'un seul coup? N'aurais-je pas dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une résistance invincible? En cette circonstance, ma chère femme ne serait-elle pas mécontente de moi?
J'interrogeais son souvenir à toutes mes heures de détresse; je me dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller, à la place où Marie avait rendu le dernier soupir.
--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?
Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je m'assis sur le lit, bien las, bien triste.
Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle, ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence.
--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément ému. Tu ne dors pas?
--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, parce qu'elle a fait de la peine à papa. Suzanne a été méchante, oh! si méchante!
Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle étreignit dans ses deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un ange. Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais avec moins d'amertume..
--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton père? lui dis-je.