Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, j'affectai de ne me souvenir de rien de ce qui s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi qu'elle possédait une certaine fortune, de nombreux talents, une belle âme susceptible de tous les dévouements, et une aptitude particulière pour ramener au bien les brebis égarées.
--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère. Dans sa position, elle n'a qu'à choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle s'attache surtout aux qualités solides. Bien que fervente catholique, elle épousera, je le crois du moins, un incrédule aussi bien qu'un homme de sa foi.
--Pour le convertir? dis-je sans sourire.
--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère. J'étais fixé.
Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle de Haags se trouvait toujours là, comblant Suzanne de caresses et de bonbons... elle était trop habile pour donner des joujoux, car c'eût été s'exposer à se faire rendre quelque présent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait pénétrée de ma présence. C'était une sorte d'extase muette, dont j'étais la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame intime n'avaient pas les facultés nécessaires pour en constater la marche.
Quand ma belle-mère jugea que la poire était mûre, elle vint chez moi pour secouer le poirier.
--Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne pas vous avoir parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont des préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage la vie sous un point de vue plus élevé...
Je me gardai bien de l'interrompre, et elle continua sans paraître embarrassée:
--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez à peine trente-cinq ans... L'idée pourrait vous venir de vous remarier...
Je me taisais, mais une sorte d'indignation qui ne présageait rien de bon me montait à la gorge.