A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près du mien,--ma belle-mère, je l'ai dit, était très-forte,--mais près de celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu'ailleurs. Je n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille était absorbée par les «grâces enfantines» de cette «adorable petite créature», et l'adorable petite créature, qui n'était pas fillette pour rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme on joue du piano:--«Donnez-moi votre éventail... Prêtez-moi votre montre... Rattachez ma serviette... J'ai laissé tomber ma fourchette...»--Tout l'arsenal des importunités enfantines y passait. Si j'avais été chez moi, j'aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n'eût pas rencontré mademoiselle de Haags...
Après le dîner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale.
--Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s'excusant d'un sourire.
Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra.
Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La musique produisit sur elle un effet extraordinaire.
--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes.
D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur l'assistance, qui se pâma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit pratique.
--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner: c'est ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez les yeux en haut.
Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se précipita sur elle et la couvrit de caresses.
J'étudiais cette petite scène d'un air distrait en apparence, mais en réalité fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un remercîment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.