--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant mon regard sur les vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n'étais capable de le supposer, et elle me le fit bien voir.

Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien amener de particulier; mais un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et qui à notre entrée s'écria:

--Oh! quelle beauté mignonne!

Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis parut m'apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu.

Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une grâce achevée; le corps souple et bien modelé s'affaissa dans un fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher d'admirer cette savante manoeuvre.

Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags, fille d'une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France.

--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d'un accent triomphant, est originaire d'une très-vieille famille catholique de Belgique, et je regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a été élevée au Sacré-Coeur de Louvain.

Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant intérieurement ma belle-mère et sa tirade.

--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des préjugés contre nous?

--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l'abandonne.