--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille.

J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en retraite.

--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien!

J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute, mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre.

VII

Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans fin, je fus agréablement surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je commençais à me reprocher de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita à dîner.

Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j'en conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa grand'mère.

Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux ou trois vétérans, anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable à sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants, plus une vieille demoiselle.--Si cette société n'avait rien de particulièrement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.

--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me distraire. Je suis bien seule à présent...

L'idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et je fus pris d'une terreur, calmée instantanément par la réflexion que, dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'épouser.