--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être complimentée? lui dis-je un jour qu'elle avait remporté un véritable succès. Est-ce que cela ne te fait pas plaisir?
--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une petite Minerve enjuponnée, c'est que j'aie bien répondu, et que tu en sois content; mais pour les compliments, je m'en moque!
Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce pour moi! Car, lorsque Suzanne commettait quelque bévue, c'est moi qui étais grondé.
--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez? Quelle expression vulgaire!
Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.
--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant sur mes genoux pour m'embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d'un pruneau (elle n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils mentent tous les uns plus que les autres.
J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela? Je le lui demandai, et, parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de celles-ci:
--Ce sont tous des menteurs,--les dames surtout, et les petites filles aussi, elles n'aiment que les beaux habits,--et ça leur est bien égal de ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne la leur demande pas! Et voilà!
Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément dans son coin, le nez en l'air, avec l'expression d'un sage qui rêve.
J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à trente ans pour pénétrer ces vérités fondamentales, bases de notre société, et Suzanne à huit ans n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors je n'avais jamais assisté à un cours pour les demoiselles.