En voyant combien cette philosophie était claire et facile, et surtout avec quelle désinvolture Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus en plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il est bon de s'accoutumer à ce monde dans lequel nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans claquer des dents, et grommeler à part soi ou tout haut.
X
Trois années s'écoulèrent à peu près de la même façon; j'avais varié les cours; Suzanne s'y était faite de tout point, et à l'heure dite, elle venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, attelée par ses ordres, nous attendait en bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle passait sous son bras avec l'aisance d'un vieux diplomate. J'étais émerveillé de toute cette prévoyance, mais je me gardais bien de le témoigner, car Suzanne avait cela de commun avec les autres enfants que les éloges la rendaient gauche et sotte. Je me contentai donc de lui laisser faire tout ce qu'elle voulait,--et je n'eus qu'à m'en applaudir.
Je la voyais passer et repasser dans la maison, avec sa grâce mutine, chantonnant quelque chanson sans paroles qu'elle se composait pour elle-même, et qui me charmait; elle jouait du piano, pas très-bien, car les difficultés du mécanisme l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer quand même, afin de s'accompagner elle-même, quand elle pourrait chanter pour tout de bon. Suzanne était de la race des oiseaux, elle en avait l'activité silencieuse et la voix limpide; nous vivions toujours ensemble, jamais lassés l'un de l'autre, et véritablement heureux.
Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint un jeudi soir, au moment où je prenais mon chapeau.
--Et cette première communion, me dit-elle, quand la ferons-nous?
--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de suite, si vous voulez.
--Comme vous y allez, mon gendre! On voit bien que vous n'êtes qu'un impur mécréant. Il nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme.
Dans mon effroi, je déposai mon chapeau.
--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les prendrons-nous?