Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia de sa plus belle écriture sur du papier vélin, orné de filets d'or; c'était la mode cette année-là pour les analyses de catéchisme; et je dois avouer, pour la plus grande gloire de la religion, que nous obtînmes le cachet d'honneur tout le long de l'année. Voilà où devaient me conduire mes études universitaires! C'est pour cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas!

Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la convention. Elle ne voulait absolument pas signer un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai à causer avec ses petites compagnes, et elle obtint facilement des aveux. Personne ne se cachait d'en agir ainsi.

--Tout de même, papa, me dit cette puritaine, c'est joliment malhonnête de signer ce qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un mensonge, c'est un abus de confiance!

--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, vous êtes une petite révolutionnaire.

--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, ce qu'on en fait! Que c'est vilain!

Je ne veux pas raconter ici les événements et les orages de ces six mois. Suzanne voulait tout comprendre, tout expliquer; sa conscience droite n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités, et, pour en arriver à nos fins, ma belle-mère et moi, nous eûmes parfois besoin de recourir à notre autorité.

--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée, mais ce qu'on nous enseigne est aussi par trop absurde!

Le grand jour arriva; cependant Suzanne n'avait accepté de son instruction religieuse que le côte du sentiment, mais là elle s'était donnée tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la foi, mais elle avait l'amour. Je craignis que le catéchisme n'eût outrepassé les limites de ce qui est sain et raisonnable. Les trois jours de la retraite l'avaient laissée brisée et comme anéantie.

Le jour de la première communion lui donna une fièvre mystique dont je me serais assurément bien passé. Je n'entravai en rien cependant cet élan de ferveur, persuadé qu'en changeant de milieu, Suzanne redeviendrait ce qu'elle était, une petite femme très-raisonnable, quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut pas trompée, si bien qu'un beau jour, conclusion peu logique de ses six mois de catéchisme, je m'aperçus que c'était elle qui commandait le dîner.

--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! me dit-elle d'un air si grave, que je ne pus m'empêcher de lui rire au nez.