Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me donner des craintes sérieuses.
En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je le priai de me dire au juste ce qu'il en était.
--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère...
Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on pouvait attendre d'elle.
--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux.
Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne tremblait plus que de raison.
L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même, lorsqu'il m'arrêta du geste:
--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards... Pas d'émotions, vous savez?
Je fis un signe de tête affirmatif.
--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation? Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur?